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SUJET 1 Pendant la Première Guerre mondiale, M. Marchandeau vient d’apprendre que son fils Pierre, soldat ayant refusé d’obéir aux ordres, s’apprête à être fusillé pour cette raison. Comme tout le monde, M. Marchandeau avait souvent compulsé, d’une main parfois distraite, ces illustrés1 de la guerre qui offraient au monde
SUJET 1 Pendant la Première Guerre mondiale, M. Marchandeau vient d’apprendre que son fils Pierre, soldat ayant refusé d’obéir aux ordres, s’apprête à être fusillé pour cette raison. Comme tout le monde, M. Marchandeau avait souvent compulsé, d’une main parfois distraite, ces illustrés1 de la guerre qui offraient au monde un tel résumé d’horreurs qu’il ne semblait pas croyable que personne en pût supporter la vue. Dans ces illustrés, dont certains se vantaient de payer n’importe quel prix les documents intéressants, il lui était arrivé de tomber sur les images d’une exécution capitale : espion passé par les armes2. L’homme, la tête basse, les mains liées, une dernière cigarette aux lèvres, marchait entouré de ses bourreaux, et M. Marchandeau avait remarqué qu’il s’en trouvait toujours un pour sourire. C’était à croire qu’il ne pouvait y avoir d’exécution capitale sans ce sourire-là ! Qui donc tout à l’heure sourirait ? Venait ensuite l’exécution proprement dite : l’homme, à genoux devant le poteau, les yeux bandés. Ensuite enfin, et pour conclure, le défilé des troupes devant le cadavre. Il avait regardé ces images non sans émotion, mais avec le sentiment que cela ne le concernait pas directement, que ces choses atroces se passaient dans un univers sans rapport avec le sien, si paisible, que bien sûrement il ne serait jamais fusillé, lui ni personne qu’il connût. Or… Il lui arrivait, comme à tant d’autres, une aventure à laquelle il n’était pas préparé : il était au spectacle, commodément installé dans un fauteuil, et voilà qu’on le priait durement de vider son siège, de grimper en scène, d’y traîner avec lui sa femme et son fils. Il n’avait pas prévu cela. Naïvement, jusqu’au 2 août 19143, il avait pris la vie pour un conte. On exigeait aujourd’hui, fouet en main, qu’il prît au jeu une part active, sans même lui demander s’il avait au moins appris un petit bout de rôle, s’il savait en quoi consistait le scénario dans son ensemble et au bénéfice de qui était monté ce gala4 ? Mais il ne savait rien. Il voyait seulement qu’il ne s’agissait plus de spectacle du tout, que la comédie tournait au drame – au vrai drame – que la balle était une vraie balle, l’épée vraiment teintée de sang, le mort un vrai mort. On fusillait les espions : soit ! Mais on ne lui avait pas dit qu’on fusillait aussi les