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Voltaire imagine un dialogue entre deux amies, Mélinde et Sophronie. Mélinde se réjouit des sentiments qui lient Sophronie et Éraste, un jeune homme de leur connaissance. MÉLINDE (…) Je vois que vous épouserez bientôt Éraste. SOPHRONIE Je vous dirai, avec la même confiance, que je ne l’épouserai jamais. MÉLINDE Quoi
Voltaire imagine un dialogue entre deux amies, Mélinde et Sophronie. Mélinde se réjouit des sentiments qui lient Sophronie et Éraste, un jeune homme de leur connaissance. MÉLINDE (…) Je vois que vous épouserez bientôt Éraste. SOPHRONIE Je vous dirai, avec la même confiance, que je ne l’épouserai jamais. MÉLINDE Quoi ! votre mère s’oppose à un parti si sortable (1) ? SOPHRONIE Non, elle me laisse la liberté du choix ; j’aime Éraste, et je ne l’épouserai pas. MÉLINDE 5 Et quelle raison pouvez-vous avoir de vous tyranniser ainsi vous-même ? SOPHRONIE La crainte d'être tyrannisée. Éraste a de l’esprit, mais il l’a impérieux et mordant ; il a des grâces, mais il en ferait bientôt usage pour d'autres que pour moi : je ne veux pas être la rivale d’une de ces personnes qui vendent leurs charmes, qui donnent malheureusement de l’éclat à celui qui les achète, qui révoltent la moitié d’une ville par 10 leur faste, qui ruinent l’autre par l’exemple, et qui triomphent en public du malheur d’une honnête femme réduite à pleurer dans la solitude. J’ai une forte inclination pour Éraste, mais j’ai étudié son caractère ; il a trop contredit mon inclination : je veux être heureuse ; je ne le serais pas avec lui ; j’épouserai Ariste, que j’estime, et que j’espère aimer. MÉLINDE 15 Vous êtes bien raisonnable pour votre âge. Il n’y a guère de filles que la crainte d’un avenir fâcheux empêche de jouir d’un présent agréable. Comment pouvez-vous avoir un tel empire sur vous-même ? SOPHRONIE Ce peu que j’ai de raison, je le dois à l’éducation que m’a donnée ma mère. Elle ne m’a point élevée dans un couvent, parce que ce n’était pas dans un couvent que j’étais 24-HLPJ1G11 Page : 2/3 20 destinée à vivre. Je plains les filles dont les mères ont confié la première jeunesse à des religieuses, comme elles ont laissé le soin de leur première enfance à des nourrices étrangères. J’entends dire que dans ces couvents, comme dans la plupart des collèges où les jeunes gens sont élevés, on n’apprend guère que ce qu’il faut oublier pour toute sa vie ; on ensevelit dans la stupidité les premiers de vos beaux 25 jours. Vous ne sortez guère de votre prison que pour être promise à un inconnu qui vient vous épier à la grille ; quel qu’il soit, vous le regardez comme un