Aperçu du sujet
Marie d’Agoult, future grande écrivaine, voyageuse, musicienne, découvre, adolescente, le plaisir de la lecture. Il y avait dans un petit boudoir proche du salon, où l’on se tenait de préférence en automne mais qu’on me laissait, à moi seule, l’été, pour y écrire mes devoirs, une armoire ou placard, fermée
Marie d’Agoult, future grande écrivaine, voyageuse, musicienne, découvre, adolescente, le plaisir de la lecture. Il y avait dans un petit boudoir proche du salon, où l’on se tenait de préférence en automne mais qu’on me laissait, à moi seule, l’été, pour y écrire mes devoirs, une armoire ou placard, fermée d’un grillage en fil de fer que doublait une soie verte fanée. Cette armoire renfermait, sur des tablettes, un assez grand nombre de livres en petits 5 formats très variés, fort joliment reliés, mais dont aucun n’avait été choisi en vue d’une bibliothèque de demoiselle. Jamais on ne m’avait défendu de lire ces livres, mais quelque chose me disait qu’ils devaient m’être interdits. La première fois que je tournai la clef du placard, étant seule, dans la simple intention de regarder les titres des volumes, je fus prise de peur et, aussitôt, me figurant entendre ouvrir la porte du 10 boudoir, je refermai précipitamment l’armoire et je me rassis à ma table, avec l’air d’écrire. Cette dissimulation fut toute d’instinct, et l’on m’aurait, à coup sûr, fort embarrassée, si l’on m’en eût demandé la cause, car je ne désobéissais à personne ; et quel mal pouvait-il y avoir d’ouvrir, pour regarder des titres de livres, une armoire dont la clef restait à la serrure ? 15 Le jour suivant je fus plus hardie ; sur le rayon le mieux à portée de ma main, je pris un volume, le plus petit, le plus joli ; je l’ouvris. Il y avait une gravure en tête ; c’était Le Diable amoureux de Cazotte ; ç’aurait pu être pire. Un nouveau bruit me fit fuir, comme le rat de La Fontaine, avant que de goûter au mets friand. Mais j’y revins ; et bientôt, dans cet exercice répété de l’armoire à la table et de la table à l’armoire, 20 toujours l’oreille au guet, j’acquis une finesse de l’ouïe, une prestesse des jambes extraordinaires. Un jour, fatiguée de me tenir debout près de l’armoire, je m’assis avec mon volume à la table où j’étais censée travailler. C’était bien plus commode et plus sûr. Au moindre mouvement de chaise que j’entendais au salon, je fourrais le volume dans le tiroir de mon pupitre, sous mes cahiers d’analyses ; et, trempant ma plume 25 dans l’encre, j’achevais tant bien que mal la phrase commencée sur le premier empire des Assyriens ou sur les habitants de